… et il s’est fait homme

Enfin attentifs à la foi des juifs et des musulmans, certains chrétiens découvrent aujourd’hui la simple et vertigineuse transcendance de Dieu et ils ne conçoivent plus qu’un tel Dieu ait pu assumer, en la personne de Jésus, ce détour d’humanité, source, de surcroît, de tant de malentendus. D’autres sont attirés par les sagesses d’Orient, et ils se complaisent à l’idée de revivre après leur mort en de nouveaux corps. A ces deux sortes de gens, l’incarnation de Jésus tend à ne plus dire grand-chose : aux uns elle est inutile, aux autres insuffisante.

Sans rien retirer au respect qu’elle doit aux cultes différents du sien, notre foi persiste cependant dans l’adoration de cet homme qui, auprès des juifs et des musulmans, ne recueille que l’hommage rendu par les foules évangéliques : « Tu es un prophète !é Entendons bien : Tu n’es qu’un prophète ! Le chrétien impénitent, lui, dit avec Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Il ose déceler dans l’homme, Dieu, et avec plus d’audace peut-être en Dieu, l’homme. Tel est le mystère de l’Incarnation. Je ne sais s’il porte plus de vérité que d’autres religions, mais je sais qu’il dit la grâce, et la grâce est notre vérité.

L’incarnation de Jésus dévoile cette gracieuse vérité et nous la donne à contempler en l’unique façon par où la bonté se rend à nous sensible : un visage d’homme, Jésus. Et si Dieu prend visage d’homme, pourquoi l’homme renierait-il sa propre et humble face, pour se faire autre qu’il est ? L’incarnation de Jésus sollicite la nôtre, à laquelle beaucoup cherchent à échapper : savants, nous devenons abstraits ; riches, arrogants ; politiques, dominateurs ; religieux, hautains ou nébuleux ; bref, audessus de la condition naturelle de tous. Jésus rappelle ces égarés aux doux horizons de leur humanité. Lui, de rang divin, se fait entièrement homme, tant par la lignée qui le proclame « fils d’Adam » que par son berceau, sa maison, ses outils, qui le façonnent galiléen et charpentier, que par le baptême qui le lave comme pécheur, que par la fatigue, la soif, la colère, l’émotion, dont son titre de Fils de Dieu ne l’exonère pas.

Simple parmi les simples, il invite à vivre ce que nous sommes, et selon la mesure où il s’est mis. C’est dans cet océan d’humanité qu’il s’immerge, parce que c’est le sien, et pour que ce soit définitivement le nôtre, sans honte, sans feinte et sans forfanterie. Il nous fait vivre à hauteur des collines, dans le sillon de ses chemins et de ses épreuves. Quel acquiescement à notre condition originelle, que de choses communes à lui et à nous ! Il regarde arbres et fruits, lis et moissons, bourrasques et silence des nuits. Il sourit aux ébats des enfants, compatit aux soupirs de la femme en couches, se mêle à ces gens toujours de chez nous : le scribe myope qui épelle la loi, la veuve discrète et pauvre, le pharisien m’as-tu-vu, l’ivrogne attablé et le menu peuple actif dont il évoque les métiers, pêcheurs, banquiers, vignerons. Jamais il ne pose parmi eux au maître influent, avec un jargon et des théories compliqués auxquel les braves gens n’entendent goutte. Il n’écrit rien, sauf une fois, sur du sable, et personne n’a songé à regarder quoi.

Comment l’humanité ne viendrait-elle pas déferler aux pieds d’un homme si semblable à elle, la lèpre, la douleur, le péché, la mort, qu’il accueille et toujours renvoie avec des visages consolés ? Dans ce « va en paix » qui les congédie, s’insinuent de grandes espérances. Ces gens à qui il a rendu le bonheur d’exister, il les charge d’une mission capitale. A leur tour maintenant d’entretenir la paix qu’il a répandue sur eux, et qui déjoue les relations naturellement violentes entre les hommes, porteuses de haine, d’angoisse et de maladies. Mine de rien, ce petit mot de paix arrache son peuple à l’indignité de ses querelles et à la bassesse à laquelle il se réduisait. L’humanité où nous convie Jésus n’est pas seulement rappel d’humilité, elle est tout autant un progrès et pose en la chair une plus intense dignité …

Mais certains disent : Soit, s’incarner est bien, mais se réincarner est mieux. Je sais la sérénité qu’enfante cette assiduité de la vie sans limite, où les êtres dans leurs métamorphoses, de femme en fleur, de fleur en chat, embrassent toutes les formes de vivre. Belle et vaste équivalence. Mais l’incarnation de Jésus n’a lieu qu’une fois. Rien, dans son message, de cette éternité, scandée par des vies successives. Dieu n’a pris qu’un visage, celui du Christ, et il n’a visité son peuple qu’une fois. Il n’a vécu qu’une vie, et bien fragile, puisque de sa naissance à sa mort, des ennemis conspirent sa perte, et y réussissent : cette vie s’interrompt à mi-parcours, et comme le Christ n’a pas laissé, en bon juif qu’il était pourtant, de famille à sa suite, sa carrière résume et condense la finitude de toute vie d’homme, en ce qu’elle est unique, et de surcroît sans longévité ni postérité.

L’Evangile n’adoucit pas cette mort impitoyable mise au terme de la vie, et non pas même au terme, mais au cœur. Car dès notre enfance, comme dit Heidegger, nous sommes assez vieux pour mourir : nous ne durerons pas ; la mort est là ; « intravitale », selon le mot d’un autre philosophe, Vladimir Jankélévitch. Et cette pensée, refoulée ou redoutée, obsessionnelle ou fugitive, imprime à nos actions leur sens et leur urgence ; « Le temps est court », dit saint Paul. Tout l’Évangile tremble de cette ardeur pressée, où accomplir, consommer, achever sont les maîtres mots.

Non seulement l’homme est bref, mais il est unique. Jésus est l’exemple absolu de notre singularité par sa singularité encore plus singulière. Un jour, il s’inquiète : « Qui dit-on que je suis ? » Les réponses fusent : Jérémie, Jean-Baptiste, Élie, enfin un prophète d’antan, dont il serait la réincarnation. La doctrine, on le sait, a toujours tenté les esprits. « Qui dites-vous que je suis ? », Pierre seul répond : « Tu es le Christ de Dieu. » Il a vu juste, Pierre, et face à tous ces visionnaires de la réincarnation, il a désigné l’unique, tel qu’il n’en fut jamais avant lui et n’en sera après lui. Jésus est bien celui que les oreilles n’avaient pas entendu, ni les yeux vu ni l’esprit imaginé. Il est le Christ. Prononçant cela, Pierre croit l’exalter. Il ne sait pas, le malheureux, ce qu’il vient de dire. Avec des mots sacrés, il dit autant la solitude de Gethsémani que la gloire du mont Thabor : un destin incomparable et tragique.

Tel est aussi le nôtre, à qui il a ressemblé : unique et périssable. Le Christ en s’incarnant, illumine cette vérité propre à tout homme et qui fait de lui une instance de devoirs auxquels je ne puis me dérober. D’un tel prochain, j’ai en effet à répondre. A la fois précieux, parce que unique et menacé, parce que périssable, il m’enjoint de le servir, sans besoin d’articuler une seule parole. Ceux qui disent aujourd’hui ignorer le « sens de la vie » ont probablement perdu aussi le sens de la mort et n’entendent pas le silence toujours suppliant du prochain ; ils vivent comme des désincarnés, des anges en somme, mais des anges égarés : car ils ont oublié que l’homme en face d’eux est, par nature, le blessé qui gît entre Jéricho et Jérusalem, qu’il y a urgence à lui porter secours, et qu’en cet effort de santé et de dignité rendues consiste déjà un des sens de la vie, non le moindre. Ces périssables et ces uniques, il faut les « sauver », comme dit l’Évangile. En s’incarnant, Jésus se met devant ses obligations. Rien ne peut le délier de cette responsabilité, solidaire de sa pitié envers cette existence sans immortalité, et de son respect envers cette qualité sans équivalence. Il est, si l’on peut dire, librement contraint par la nature de ces gens, mortels et précieux. Annonçant sa Passion, maintes fois il dit : « Il faut. » Celui qui se fait le prochain de tous ne peut se dérober au devoir de les servir jusqu’à en mourir. Pour les autres, il naît et périt. Tel est bien l’ultime mot de son incarnation : « Il faut. ». Et cet « il faut » est un amour.

Charles Everard de Harzir † Régent C.J.


Crédit photoCreative Common

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Bonne et heureuse année 2020 ! Que le Prince de la Paix qui vient de naître garde les frères de l’Ordre dans la joie de l’espérance et que son amour infini comble vos coeurs !

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