Notre Père - Codex Sinaiticus

Notre Père : pour un retour aux sources

La prière la plus récitée de l’histoire est aussi la plus méconnue au monde. Car la plus mal lue, en raison de détournements qui outrepassent les querelles d’interprétation. Ce n’est pas, en effet, que les traductions courantes du Notre Père soient fautives, abusives, discutables. C’est qu’elles sont imaginaires. Elles s’instituent contre la littéralité du grec pour y substituer un texte inexistant.

Ainsi de la version française usuelle, dite « œcuménique ». Les mots de la koiné s’y effacent derrière la naturalisation des sédimentations exégétiques et théologiques qui finissent par en interdire l’accès. Il y a d’abord les approximations qui brouillent le caractère performatif de l’invocation initiale. Le Père, revendiqué « notre », est non pas « aux cieux », mais « du ciel ». Il ne s’agit pas de le localiser, mais de le proclamer « origine absolue » en reconnaissant qu’il n’est qu’une paternité, la sienne, exclusive. Le règne n’est pas un « à venir », mais un « déjà là », et il n’y a pas souhait, mais constat de sa présence. Le nom est plutôt à glorifier qu’à sanctifier, car il relève de cette immédiateté du Royaume dont la manifestation même réalise la volonté divine pour l’entière création – « sur la terre et aux cieux ». Eschatologique, cette première période, restituée à son unité intrinsèque, écarte donc le biais cosmologique, providentialiste que lui imprime la version « œcuménique ».

Mais c’est dans la seconde période que les approximations tournent à l’invention. Le pain, en rien quotidien, est au contraire celui du futur, nécessaire ici et maintenant à survivre seulement pour que se découvre la nécessité de la vie qui passe la survie ; aussi faut-il le dire « essentiel ». Quant au pardon et aux offenses, ils relèvent du pur fantasme puisqu’il n’en est fait aucunement mention. Il est question, en revanche, de dettes et de remise de dettes. L’orientation est encore eschatologique : l’état terrestre n’est pas état de subsistance, mais de transition et, pour nous y projeter, nous réclamons à Dieu de pouvoir nous juger nous-mêmes à l’aune du Royaume. Loin d’une quelconque loi de compensation à laquelle renvoient les torsions juridiques, moralisatrices, psychologisantes de la version « œcuménique », c’est la souveraineté de la liberté qui est ici affirmée.

Enfin, dans la troisième période, la formule « ne nous laisse pas succomber à la tentation » paraîtrait blasphématoire, si elle n’était tout simplement fausse. Il y va, à l’inverse, de la certitude que dans l’épreuve, factuelle, inévitable, peut-être souhaitable, la seule vraie menace tiendrait à l’excès, l’impossibilité de l’endurer par soi hors du secours divin « nous ne pouvons entrer seuls dans ce que nous pouvons traverser, mais qui est aussi ce par quoi nous voulons être traversés ». Car c’est du Malin, l’adversaire « Meurtrier depuis le commencement », dit ailleurs Jésus, et non du Mal abstrait de l’éthique que nous demandons à être délivrés. Cette délivrance, apocalyptique, achevant en plénitude l’éternel présent du Royaume.

Comment dès lors rendre en français un Notre Père qui soit le moins biaisé possible ? Parmi d’autres, le philosophe Pierre Boutang et le théologien Nicolas Lossky s’y sont essayés. En leur empruntant à tous deux, voici ma propre esquisse : « Notre Père du ciel, que ton nom soit glorifié, que ton règne advienne, que soit faite ta volonté – sur la terre comme aux cieux ! Donne-nous ce jour notre pain essentiel ; remets nos dettes comme aussi nous remettons à nos débiteurs ; et ne nous laisse pas persévérer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Malin. »