Mishnah Torah, galerie Flickr de Ben Faulding

Introduction à la Kabbale

Le mystère attaché à la Kabbale n’a cessé d’exciter les imaginations et de stimuler la curiosité d’un public de plus en plus large et diversifié. Le terme lui-même, issu de l’hébreu qabbalah – qui vient du verbe KBL, « recevoir » – a fait l’objet de tant de controverses qu’il est parfois difficile de s’y retrouver. Il désigne, en fait, une forme de pensées, de croyances et de pratiques mystiques, qui prétend disposer des principales clés pour expliquer les « secrets » de la Torah. La Kabbale est en effet la dimension ésotérique de la religion juive.

La Kabbale est tout d’abord apparue, dans la deuxième moitié du XIIe siècle, au sein des communautés juives de Provence et du Languedoc, puis dans le nord de l’Espagne, en Catalogne, en Castille et en Aragon, pour se répandre ensuite, à partir de 1492, date de l’expulsion des juifs d’Espagne, dans le bassin méditerranéen et dans toute l’Europe occidentale. Les espérances messianiques, qui hantaient alors les spéculations mystiques, mais aussi et surtout l’influence de Maimonide – auteur du Guide des égarés, qui tenta de remplacer les traditions mystiques anciennes par une approche plus rationaliste – ont incité les kabbalistes à coucher par écrit, à diffuser et à enseigner ces « secrets », considérés jusqu’alors comme réservés aux seuls initiés. Ils ont ainsi voulu populariser, démocratiser ce qui était réservé à des virtuoses de la foi et de la croyance, afin que le plus grand nombre de juifs puissent y accéder et que la Kabbale devienne le bien commun de tous les fidèles, pour prouver que la tradition secrète du judaïsme n’avait pas totalement disparu. En ce sens, les kabbalistes sont plus appelés des « mystiques » que des « ésotéristes ». Ils n’ont cependant jamais cherché à simplifier la Kabbale, à la caricaturer, à la déformer, bien au contraire.

Les kabbalistes ont élaboré la plupart de leurs théories en partant des textes bibliques, en particulier la Torah1, mais aussi les Psaumes, le Cantique des Cantiques, Ruth et les premiers chapitres du prophète Ezéchiel. Il se sont également inspirés des corpus rabbiniques du Talmud2 et du Midrach3. Des textes qu’ils ont commentés et interprétés sans relâche. Ils se sont ainsi efforcés de relier, sur le plan herméneutique – méthode d’interprétation des écrits -, ces textes classiques du judaïsme avec la mystique juive ancienne de la fin de l’Antiquité et qui remontait après l’exil de Babylone (538 avant Jésus-Christ).

Cette littérature, de nature apocalyptique, était une littérature de protestation, mais aussi un message d’espérance qu’elle plaçait dans la bouche des figures bibliques, patriarches ou prophètes, tels Adam, Hénoch, Abraham ou encore Elie. Elle mettait l’accent sur des thèmes comme les ascensions dans le monde céleste, à l’exemple de la vision, par le prophète Ezéchiel, de la Merkavah4 et du Temple idéal des temps eschatologiques. Les anges, intermédiaires entre Dieu et les hommes, y tenaient une place importante. Une synthèse de cette littérature apocalyptique et cosmologique, et de la littérature rabbinique, plus spéculative et narrative, a été réalisée, par les kabbalistes, grâce à l’apport de la philosophie grecque, et plus particulièrement du néo-platonisme. On y retrouve notamment des idées comme celle de l’existence de l’âme avant son existence sur terre. L’effort philosophique, qui consiste à rejoindre, par le circuit de la dialectique, la racine éternelle de l’âme, aura une grande influence sur la mystique de la Kabbale. Nous sommes en fait en présence d’une immense théologie mystique dont le but est de décrire la vie intérieure de Dieu et l’itinéraire de l’homme en marche vers l’union avec le divin.

Les croyances

La difficulté d’approche de la Kabbale réside dans le fait qu’elle postule l’idée d’un Dieu caché, appelé Én Sof (Infini), transcendant et insaisissable, la « Cause des causes », à l’instar de la philosophie aristotélicienne. En effet, pour les kabbalistes, Dieu a créé les causes créatrices du monde, mais ne s’occupe pas spécialement du monde. En fait, ils ne l’appellent pas « Dieu » car, avoir un nom, c’est déjà être manifesté. Pourtant, leur quête essentielle va consister à appréhender Dieu et à le rendre accessible pour que le monde divin et le monde humain puissent entrer en interaction – théurgie – afin de mener le monde à son parachèvement, à son tiqqoun5. Il n’est pourtant pas question d’avoir une relation directe avec Én Sof puisqu’il est, par essence, insaisissable. Aussi, les kabbalistes vont-ils faire surgir de l’Infini les dix sefirot6, les dix manifestations divines. Les sefirot sont d’ailleurs représentés sous la forme d’une structure anthropomorphe où Dieu est regardé comme un univers à forme humaine – un Dieu comme monde -, (Chiour qomah), témoin actif de sa présence ici-bas. Elles peuvent aussi être représentées sous la forme d’une structure duelle comprenant un principe masculin et un principe féminin. Le symbolisme sexuel, par l’intermédiaire de la chekhinah7, occupe ici une place particulière car il exprime, dans le langage du mythe, l’unité dynamique du divin, symbolisée par l’union du masculin et du féminin. Les kabbalistes considèrent que l’union sexuelle parfaite influence la présence divine ici-bas.

Ils vont aussi concentrer toute leur attention sur le problème du mal, appelé « l’autre côté » (sitra ahara), le côté étranger à la sainteté. Le monde du mal est un monde symétrique, structuré de la même façon que le monde des sefirot, mais la plupart des kabbalistes insistent sur la responsabilité de l’homme car, pour eux, le mal n’existe qu’en puissance dans la création. C’est le premier homme, Adam, qui, par la Faute, le fait passer à l’acte. Cette Faute est considérée comme une rupture du système harmonieux des sefirot. Ce sera tout spécialement la tâche du mystique de réunifier cette unité perdue afin de renvoyer les forces divines à leur source unique.

Pour y parvenir, les kabbalistes vont accorder une place privilégiée au salut de leur âme, qui doit être la plus parfaite possible. D’origine divine, l’âme a pour mission essentielle de retrouver l’unité première, celle qui était la sienne avant qu’elle ne soit séparée, lors de sa descente du monde divin, en deux parties sexuellement différenciées – un thème issu du mythe de l’androgyne primordial de la philosophie platonicienne où tout être avait en lui les principes masculin et féminin. Cette réalisation ne peut se faire que grâce aux retrouvailles des parties masculine et féminine séparées, lorsque l’homme est uni en permanence à la chekhinah. D’où la quête de « l’âme sœur », un sujet de prédilection dans les écrits des kabbalistes. Mais une quête qui peut être entravée par les réincarnations successives – gilgoul8 – que doit subir l’âme lorsqu’elle n’a pas pleinement accompli la volonté de Dieu ou qu’elle a commis des péchés. Le destin de l’âme, à travers le processus de la transmigration, qui peut se faire, non seulement dans un corps humain, mais aussi dans un corps animal ou angélique – tout dépend de la perfection de l’âme -, occupe une place fondamentale dans les écrits kabbalistiques.

Rites et pratiques

Comme l’activité divine est conditionnée par le comportement de l’homme, de nombreuses qualités sont requises, qui ne diffèrent pas, en général, de celles relatives à l’observation des commandements et des pratiques cultuelles du judaïsme orthodoxe, notamment la purification, la pénitence, l’humilité et la compassion. L’étude y tient aussi une place fondamentale. La plupart des kabbalistes sont des érudits, des lettrés, bien plus versés dans la science juive que la moyenne des juifs orthodoxes, par exemple en matière de Halakhah9. Mais c’est la prière – seul ou en communauté – dans la fidélité aux enseignements de la Synagogue, qui va retenir tout spécialement leur attention. sa ferveur et son intensité sont essentielles, car la prière est conçue comme une ascension de l’homme vers les mondes spirituels, par l’intermédiaire de la kavvanah10.

A cet effet, au vu de la difficulté du but recherché, les kabbalistes ont mis au point et préconisé des exercices pratiques, facilitant une modification de l’état ordinaire de la conscience afin d’ouvrir l’âme et la rendre sensible et réceptive aux influx et aux messages venus des dimensions supérieures. Ils veulent ainsi enlever les nœuds qui la tiennent captive et proposent, pour y parvenir, une discipline particulière : la science de la contemplation. Elle est conduite selon une technique qui n’est pas sans évoquer d’autres techniques mystiques qu’utilisent les chrétiens (l’hésychasme) ou les musulmans (le soufisme) notamment la technique du pleurement, l’une des plus anciennes de la vie mystique, qui est utilisée pour provoquer la révélation des forces divines. Le pleurement qui, pour un Juif, fait partie du processus de la techouvah – le repentir – constitue l’ultime étape d’un processus ascétique qui comprend le jeûne, le deuil et des souffrances volontaires. Mais c’est surtout la récitation des lettres du Tétragramme11 qui va retenir ici l’attention. Quand il évoque le nom de Dieu, le mystique pense au rapports de chacune des lettres qui constituent le Tétragramme avec les sefirot qui lui correspondent – les dix sefirot s’entendent originairement comme dix nombres entrant en combinaison avec les vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque. Le kabbaliste voit dans chacune des lettres des dimensions non perceptibles par le non initié. Ces lettres peuvent ainsi ne pas forcément être celles qui constituent le Tétragramme ; n’importe qu’elle lettre prononcée peut créer un mot qui a pour vocation d’attirer vers lui l’énergie divine. Le mot est appréhendé uniquement comme un pur symbole. Le kabbaliste construit en fait des combinaisons de lettres ou des vocalisations, conçues en tant que notes musicales d’une symphonie céleste. A travers elles, ce sont les noms divins qui se dévoilent au mystique et le conduisent au but le plus élever qu’il puisse atteindre dans son existence : la devéqout12.

Les livres

Des œuvres nombreuses et volumineuses, écrites en hébreux, en araméen, quelques-unes exceptionnellement en arabe, constituent le corpus de la Kabbale. Le Sefer Yetsirah ou Livre de la Création, antérieur aux livres que l’ont pourrait appeler « classiques », eut une influence extraordinaire sur la mystique du judaïsme. Ecrit entre le IIIe et le VIe siècle, en hébreu, certains l’attribuent à rabbi Aqiva, même si d’autres pensent à Abraham, auquel est d’ailleurs attribué plusieurs livres apocalyptiques. Ce bref traité de mille six cents mots est rédigé dans une prose rimée et rythmée, dense et répétitive, modèle de poésie spéculative. Il peut être considéré comme appartenant à la littérature des Hékhalot, qui s’applique à tout un ensemble d’écrits dont les plus anciens remontent au IIIe et IVe siècle. Le Sefer Yetsirah traite de la Merkavah et des dix sefirot. S’appuyant sur la Bible, le Livre de la Création raconte comment les chiffres et les lettres de l’alphabet se combinent pour créer le monde.

Le deuxième ouvrage à avoir joué un rôle essentiel dans l’émergence de la Kabbale est le Sefer ha-Bahir, le Livre de la Clarté. Il paraît en Provence et dans le Languedoc vers 1180 et se présente comme l’œuvre d’un maître de la fin de l’Antiquité, rabbi Nehounya ben ha-Kanah. C’est un petit livre d’une trentaine de pages, difficile d’accès. Outre une présentation systématique des sefirot, du Sefer Yetsirah et des symboles qui lui sont associés, ce livre développe ses conceptions relatives à la transmigration des âmes.

Le Zohar, le Livre de la Splendeur, est le texte majeur de la mystique juive. Il se situe immédiatement après la Bible et le Talmud pour l’influence qu’il exerça pendant plusieurs siècles. Moïse de Léon (1240 env.-1305), Juif espagnol de Castille, est aujourd’hui reconnu comme son auteur authentique, même si sa paternité, selon la tradition, est attribuée à rabbi Siméon bar Yohaï. Cette œuvre lyrique, écrite en araméen, est élevée au rang de genre littéraire. C’est un texte symbolique qui nécessite d’être constamment déchiffré. Le destin de l’âme, sa béatitude ou son châtiment éternel sont parmi les thèmes favoris du Zohar.

De très nombreux livres paraîtront sous son inspiration. La centaine de commentaires rédigés pour le rendre plus accessible en en percer toutes les énigmes, son impact dans la société juive à travers les siècles et tout autour du monde, en Orient, en Occident et au Maghreb, attestent cette volonté des kabbalistes de faire connaître leur gnose au plus grand nombre.

La Kabbale lourianique

Les kabbalistes ont fait preuve d’une activité et d’une créativité, stimulées par l’autorité que le Zohar a acquise après 1492. En Italie, le Livre de la Splendeur devient, après l’interprétation de Menahem Recanati avant l’Expulsion, l’héritage d’intellectuels chrétiens comme Pic de la Mirandole. L’impression du Zohar, pour la première fois, à Mantoue, en 1588, s’inscrit dans cette fermentation des esprits. En Allemagne, Jacob Böhme (1575-1624) est le premier qui introduit la Kabbale lourianique au sein de la Kabbale chrétienne. C’est en effet dans une petite ville de Galilée, Safed, que la Kabbale, vers 1530, connaît sa véritable renaissance. Moïse Cordovero forme dans l’école qu’il dirige à Safed les plus hautes figures de la génération montante, dont Isaac Louria. La réinterprétation radicale qu’Isaac Louria donne à la Kabbale s’exprime dans trois concepts : le tsimtsoum[ref] »Contraction » de l’Infini en lui-même quand Én-Sof désirera créer le monde matériel.[/ref], la « brisure des vases »[ref]Rupture des structures de l’univers qui explosèrent en mille débris et que le tiqqoun devra restaurer.[/ref] et le tiqqoun. La Kabbale lourianique devient ainsi la référence en matière de théologie du judaïsme tout entier et même la dernière doctrine. Elle donne naissance au XVIIe siècle au mouvement messianique de Sabbateï Tsevi, qui élabore une Kabbale hérétique. Ce mouvement mine de l’intérieur et de l’extérieur la société juive traditionnelle, à la veille de l’émancipation et de l’acculturation des juifs à la culture occidentale, en particulier sous l’influence de la Haskalah (Mouvement des Lumières). Un autre mouvement populaire s’inspire de la Kabbale lourianique, mais en la transposant sur le plan de l’affectivité, celui du hassidisme polonais et ukrainien des XVIIIe et XIXe siècles, dont l’une des personnalités charismatiques est Israël Baal Chem Tov.

Des personnalités comme Moïse Hayyim Luzzato, en Italie, ou Gaon Eliyah de Vilna, en Lituanie, au XVIIIe siècle, continuent le processus de lourianisation. Mais l’influence du rationalisme du XIXe siècle porte préjudice au mysticisme juif. Hormis quelques rares figures de proue comme le rabbin Elie Benamozegh (tout début du XXe siècle), les kabbalistes de renon vont surtout se rencontrer en Orient, particulièrement à Jérusalem. Chalom Mizrahi Charabi y dirige l’institution kabbalistique appelée « Bet El » – qui continue encore aujourd’hui à transmettre et à appliquer son enseignement. Plus récemment, Abraham Isaac Kook (1865-1935), grand rabbin ashkénaze de la communauté juive de Palestine, prend la tête du mouvement sioniste religieux. ses écrits variés attestent une transformation de la Kabbale sous l’influence d’idées modernes. L’œuvre monumentale de Gershom Scholem (mort en 1981), professeur de mystique juive à la nouvelle université de Jérusalem, rompt avec le mépris dont est victime la Kabbale. Il va reconnaître dans celle-ci une expression vitale de l’existence juive. Une nouvelle approche, plus positive émerge. La Kabbale devient alors une discipline de recherche historique majeure.

[PhotoCC]
  1. La Torah constitue la Loi. Elle se compose de la Genèse, de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome.
  2. Le Talmud est un corpus d’enseignement traditionnel réglementant la vie religieuse. Il se compose de la Michnah et de la Guemara, la somme des discussions des rabbins au sujet de l’application des lois religieuses.
  3. Commentaire des Ecritures saintes.
  4. La Merkavah met l’accent sur l’ascension qui permet au mystique de traverser les palais célestes – hékhalot – et de contempler le trône de Dieu qui est la plus haute gloire de la divinité.
  5. Réparation ou restauration de la souillure du monde.
  6. Manifestations ou émanations fondamentales de l’unité divine, sous une forme dynamique. Elles sont considérées comme les instruments d’action ou la substance même de la divinité.
  7. La dimension féminine du monde divin, la dernière sefirah – la dernière sefirah est aussi Malkhout (le Royaume) dans l’arbre des sefirot – « le monde du mâle » étant représenté par les neuf premières sefirot. Elle est aussi la « présence » divine à l’œuvre dans le monde, qui habite le peuple d’Israël.
  8. Représente le destin de l’âme à travers le processus de la transmigration ou réincarnation. La réincarnation est une chance pour l’homme de réparer ce qui a été défait, abîmé, dans une existence antérieure.
  9. Ensemble des lois normatives dans la littérature rabbinique.
  10. Intention ou concentration mystique.
  11. Les quatre consonnes hébraïques YHWH qui représentent le nom de Dieu.
  12. Adhésion, union mystique à Dieu.