Ermitage Saint Antoine
Ermitage Saint Antoine (Gorges de Galamus), galerie Flickr de Patrick Chabert.

Sainte Solitude

Le jour qui se lève surprend l’ermite dans son oraison : il prie souvent depuis plusieurs heures déjà. Seul, parfois depuis des années, il ne parlera probablement pas de la journée. Sa demeure est simple, parfois à l’extrême. Son petit-déjeuner sera frugal, plus généralement inexistant. Sa journée s’articulera entre prière, méditation et travail – jardin potager, réfection du toit, traduction… – car même Marie a besoin de Marthe1… Les modes d’expression de la vie érémitique sont aussi nombreux que le nombre des ermites : ces hommes et ces femmes sans visage suivent chacun leur propre chemin et leurs propres règles.

En Orient, la vie religieuse commença très tôt sous la forme de l’anachorétisme2 ou de l’érémitisme3. La vie solitaire y est depuis toujours tenue en haute estime et le témoignage des ermites, depuis le IVe siècle, n’a jamais été absent de la vie de l’Église. En Occident, prévalu la forme communautaire de la vie religieuse, le cénobitisme4. L’érémitisme au sens strict a été relativement rare. On a préféré trouver un compromis entre anachorétisme et cénobitisme, combiner les deux pour en diminuer les risques respectifs. Aujourd’hui, l’Occident chrétien retrouve cette voie que saint Jean Climaque5 appelait « royale ».

Point n’est besoin d’aller dans un désert géographique, le désert étant moins un lieu qu’un état d’être. Les ermites trouvent le désert jusque dans la solitude des villes.

Une règle personnelle

L’ermite élabore dès le départ une règle personnelle, discipline de vie adaptée à sa personnalité et approuvée par son évêque (dans la vie érémitique, le candidat doit faire profession devant l’évêque et lui reste subordonné afin, notamment, d’éviter l’individualisme), qu’il suivra à la lettre. La grâce ne suffit pas, la coopération de l’homme libre est nécessaire. Sa règle pourra évoluer en fonction de sa maturité spirituelle. Cette sorte règlement interne lui sert de garde-fou, tant dans la faiblesse que dans l’orgueil. Ainsi, chaque ermite va déterminer les conditions d’ascèse6 qui lui paraissent appropriées, entre perfection idéalisée et possibilités de la nature humaine.

L’ascèse est une mise en condition du corps et de l’esprit pour aller vers Dieu. C’est elle qui donne à l’ermite son visage de paix. Ainsi, l’ascèse n’est ni plus ni moins qu’un entraînement, que l’ermite effectue dans le respect de son corps. Elle doit permettre de parvenir à une transparence à Dieu, d’aller vers une effusion spirituelle. Outre celle du célibat, la première ascèse est alimentaire. Tous les ermites mangent très peu, excluant aussi bien le poisson que la viande. Le jeûne monastique consiste en un repas équilibré par jour. De même l’usage du tabac ainsi que la consommation d’alcool sont déconseillés. Le vin est pourtant toléré en cas de maladie, lors de l’accueil d’un hôte – considéré comme le Christ en personne – ou lors des grandes fêtes de l’Église. Parallèlement, les ermites pratiquent d’une façon périodique le jeûne plus ou moins intense pour prier mieux. « Bonne est la prière qui s’accompagne du jeûne », rappelait l’ange Raphaël à Tobit7. Chacun cherche le régime qui convient à ce que son corps peu supporter. Il y a aujourd’hui une rupture importante avec l’image d’Épinal de l’ermite décharné et affamé.

Les veillées nocturnes s’appuient sur les recommandations de Jésus : « Veillez et priez afin de ne pas entrer en tentation »8. De même, chaque ermite va personnaliser ses veillées de prière en fonction de sa résistance au sommeil. En effet, véritable base de l’équilibre physique et nerveux, le sommeil, même s’il est malmené, n’en est pas moins très respecté. Certains dorment quatre heures assis sur une chaise, d’autres huit heures dans un lit…

Le détachement de l’environnement matériel est une autre forme d’ascèse. Ce qui explique la prédilection qu’eut longtemps l’ermite pour l’inconfort des grottes. Ainsi l’ermite doit cultiver la pauvreté, être du nombre de ceux qui renoncent à tout pour acquérir dans le ciel. « Se détacher de tout pour s’attacher au Tout », résumait saint Jean de la Croix. Certains ermitages sont totalement dépouillés, sans eau, ni électricité, d’autres ont un équipement moins sommaire. « Le moine doit porter un vêtement tel qu’il puisse le laisser à l’extérieur de sa cellule pendant trois jours sans que personne ne le prenne », rappellent les Pères du désert. Certains ermites ont choisi d’avoir le téléphone pour être « mieux ermite ». En effet, cela peut leur permettre de limiter leurs déplacements. D’autres ont quelques abonnements à des revues pour avoir des informations sur le monde.

L’appel à Abraham

« Va vers toi-même, sors de ton pays, quitte ta parenté et la maison de ton père, et va vers le lieu que je te montrerai. »9 L’appel adressé à Abraham est devenu pour certains un appel à la solitude. Sur les traces de Moïse, d’Elie et de Jésus, des ermites ont choisi de s’éloigner loin des foules pour vivre seuls, avec Dieu seul. Tout quitter pour chercher à vivre dans l’intimité du Père. L’ascèse pénètre dans un silence qui rend audible la Parole de Dieu.

Hors du monde, le solitaire n’en est pas moins amené à une écoute attentive du monde. C’est même sa vocation. Parce que l’isolement est un drame de notre époque, « l’ermite voudrait assumer toutes les solitudes humaines et désespérées pour que dans sa solitude, tous puissent rencontrer Dieu qui l’habite en profondeur »10. Dans la solitude, il partage le vide et le désarroi de l’homme moderne et y communique. La vocation érémitique n’est pas de chercher un salut personnel, mais d’être une offrande à Dieu pour l’humanité. L’ermite intercède pour ses frères. Parfois même, il exerce, plus concrètement, un apostolat par courrier ou prodigue des conseils spirituels.

Si la communion aux souffrances du monde est au cœur de la spiritualité érémitique – « le moine est celui qui vit séparé de tous et uni à tous », dit Evagre le Pontique, un des Pères du désert (IVe siècle) -, la présence eucharistique dans les ermitages est, pour ces solitaires, infiniment précieuse. Souvenons-nous de la souffrance de Charles de Foucault qui n’en bénéficiait pas. L’eucharistie maintient et resserre l’union de l’ermite au Christ, mais aussi à l’Église.

Aujourd’hui, les autorisations de bénéficier de la présence eucharistique sont aisément accordées, même pour les religieux non prêtres. Mais hormis les ermites prêtres qui célèbrent la messe tous les jours, la participation à la messe est rare car le souci de la solitude prime tous les autres.

Si le désert est un lieu de rencontre avec Dieu, il est aussi la terre de prédilection des forces des ténèbres. Ainsi le Christ lui-même rencontra l’ennemi de Dieu dans le désert de Judée. A son tour, l’ermite vit le combat capital. L’orgueil spirituel et l’acédie11, en particulier, rôdent et menacent toujours. Le combat spirituel change de nature avec les âges. Des moments de répit sont suivis de ce que saint Jean de la Croix appelait « la nuit de l’âme ». La prière va jusqu’à dégoûter. Ces nuits-là, l’ermite dot persévérer car les épreuves purifient son cœur et le rendent de plus en plus humain, pour que son humanité soit divinisée. S’opposant sans relâche au Malin, l’ermite découvre peu à peu sa liberté d’homme qui n’obéit et ne se soumet qu’à Dieu seul.

Brève histoire de l’érémitisme

Au IIe siècle, les chrétiens sont encore peu nombreux et le chrétien « parfait » est le martyr. Le monachisme est déjà dans l’air, mais il faudra, avant que ne germe la vie religieuse communautaire, le détour du désert. Une nouvelle ère s’ouvre pour les chrétiens à partir du IVe siècle : l’Église est comblée de faveurs et les mœurs commencent à se relâcher : « Le christianisme devient mondain », constate Jean Daniélou dans son Essai sur le mystère de l’histoire (Le Seuil, 1953). Certains chrétiens recherchent alors un martyre sans effusion de sang et fuient le monde.

Le mouvement érémitique a tendance à s’organiser très vite en vie cénobitique. Au Moyen Âge, le nombre de monastères en Occident défie toute énumération. Le cénobitisme est à son apogée. Un désir de vie plus sobre réapparut et la vie érémitique connut un renouveau. A Camaldoli et à la Chartreuse, par exemple, saint Romuald et saint Bruno optèrent pour la formule érémitique, tempérée par l’introduction de pratiques cénobitiques. Des âmes d’exception émergèrent. Ainsi le saint patron de la Suisse, Nicolas de Flue, quitta femme et enfants pour vivre une vingtaine d’année dans la montagne. Ceci ne l’empêcha pas de participer à l’élaboration de la constitution helvétique (ce qui illustre le poids politique des moines au Moyen Âge).

Après les critiques protestantes, la contre-réforme catholique eut pour effet un retour à l’austérité dans le monachisme et l’accent mis sur la solitude. Les ermites se firent moins nombreux. A partir du XIXe siècle, jusqu’au milieu du XX e siècle, le cénobitisme obtint une victoire totale sur l’érémitisme. Ainsi, l’ancien droit canonique contenait des prescriptions visant notamment à les empêcher de vivre dans l’indépendance et à les astreindre à un certain encadrement de type cénobitique. Le code de droit canonique de 1917 ne les mentionne plus. Il faudra attendre Vatican II et la réforme du droit canonique en 1983 pour voir la vie érémitique reconnue comme forme traditionnelle de vie consacrée. Les ermites retrouvent ainsi une légitimité aux yeux de l’Église de Rome. On assiste à un véritable renouveau de la vie érémitique en Occident, jusqu’au sein des églises protestantes.

Les Pères du désert

Les Pères dits « du désert », en se retirant dans les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie à partir de la fin du IIe siècle, furent les pionniers et les catalyseurs d’une nouvelle forme de vie religieuse : l’idéal érémitique, celui d’un tête à tête avec Dieu. Le désert eut ses héros – Paul de Thèbes, Antoine, Pacôme, Macaire d’Égypte, Evagre, Pambô… – et sa littérature édifiante. Le premier d’entre eux, Antoine (252-356), le père des moines d’Orient et d’Occident, est connu par un récit hagiographique, Vie et conduite de notre père Antoine, écrit vers 356 par saint Athanase, patriarche d’Alexandrie, qui le rendit célèbre. Le récit de ses attaques démoniaques frappera les imaginations. Pacôme (né en 292) traça pour sa part le chemin de l’anachorétisme au cénobitisme. Lorsque Pacôme meurt, en 347, il laisse onze monastères et des milliers d’ascètes.

Nombre de témoignages vont voir le jour : l’Histoire lausiaque (vers 420), de Pallade, la traduction en latin de l’Histoire des moines d’Égypte (vers 400) par Rufin d’Aquilée. On voit même l’anachorétisme devenir forcené : on y invente la retraite dans le ciel, au sommet d’un portique ou d’une colonne. Ainsi Syméon le Stylite, dit l’Ancien, monté pendant trente-six ans sur une colonne de dix-huit mètres, exhortait ses visiteurs à la pratique des vertus. Il inspira un remarquable film à Luis Bunuel.

Il nous reste des sentences des Pères du désert. Les plus célèbres sont les apophtegmes (transmis oralement puis classés à partir du Ve siècle), « véritable jurisprudence du désert »12.

Érémitisme dans les traditions non chrétiennes

L’érémitisme chrétien est unique en ce qu’il est la recherche d’un Dieu personnel. Dans le judaïsme ou dans l’islam, même si des vocations à la solitude ont existé, Dieu se révèle davantage à un peuple. Dans l’Inde brahmanique, les ermites forestiers, accompagnés ou non de leur femme, méditent en silence, font vœu de chasteté et s’imposent d’extrêmes austérités. Ils reçoivent, à l’occasion des hôtes. A l’inverse, les moines errants, les « renonçants », sont indifférents au monde. Tenant d’une main leur bâton, de l’autre leur bol à aumônes, ils ne couchent pas plus de trois nuits dans le même endroit (sauf à la saison des pluies). De nos jours, les renonçants, généralement appelés sadhu (saints), se comptent par millions.

A l’origine, le moine bouddhiste était un ascète errant, n’ayant d’autre toit que le feuillage des arbres, vêtu de haillons, ne mangeant qu’une seule fois par jour, avant midi, la nourriture mendiée. Il se distinguait cependant de la plupart des autres religieux en s’abstenant de toute pratique recherchant la douleur. Aujourd’hui encore, les ascètes « forestiers » (aranyaka) ont choisi la rude existence des premiers disciples du Bouddha. Dans un dénuement presque total, retirés dans des endroits écartés, ils se livrent à la méditation. Beaucoup d’entre eux ne passent là que quelques années, ou même quelques mois, avant de regagner leur monastère.

[PhotoCC]
  1. Adage populaire : Marthe représente la vie active et Marie la vie contemplative (Luc 10,38-42).
  2. Du grec anachôrêtês : celui qui vit dans la retraite. L’anachorète est un contemplatif qui se retire dans la solitude.
  3. Selon le Droit canon 603. §1 : « Outre les instituts de vie consacrée, l’Église reconnaît la vie érémitique ou anachorétique par laquelle les fidèles vouent leur vie à la louange de Dieu et au salut du monde dans un retrait très strict du monde, dans le silence de la solitude, dans la prière assidue et la pénitence. ».
  4. Cénobite. Du grec coenobium, monastère. Vie en communauté avec une règle fixant la vie et les activités des moines.
  5. Ermite du Mont Sinaï (525-605).
  6. Le mot est emprunté au vocabulaire militaire romain. L’ascèse chrétienne est l’art de savoir rassembler ses forces pour progresser dans « l’agir » chrétien. Elle est ce qui permet de ne pas se disperser. Saint Paul y voyait un entraînement à la manière des sportifs.
  7. Tobit 12,8.
  8. Matthieu 26,41.
  9. Genèse 12,1.
  10. Femmes au désert, par Marie Leroy-Ladurie (Saint-Paul, 1971).
  11. Atonie, découragement de l’âme : « L’acédie est la compagne de la tristesse » (Evagre le Pontique).
  12. In Le monachisme primitif, par Vincent Deprez (Spiritualité orientale n°72, Abbaye de Bellefontaine).