Crucifix : Sarlat

Ce gibet noir…

Je me souviens de mon étonnement lorsque, visitant à Rome les catacombes et les sarcophages du musée du Latran, je découvris que la croix était absente de l’art des premiers siècles chrétiens ou n’y apparaissait que tardivement, comme un trophée.

Cet art funéraire n’était pas funèbre. La piété de nos plus lointains ancêtres dans la foi s’exprimait à travers des images de résurrection : l’arche de Noé, le passage de la mer Rouge, la baleine de Jonas, le retour à la vie de Lazare.

Quand on lit les Épîtres de Pierre et de Paul ou les Actes des Apôtres, on entend le même langage : nullement l’annonce d’un deuil, fut-il gratifiant, mais la proclamation d’une victoire. « Ce Jésus que vous avez crucifié, il est ressuscité … »

Un ouragan de joie noie la mort et transforme le néant en splendeur. Le tombeau cesse d’être un sépulcre pour devenir une matrice qui engendre à la vie nouvelle, dans le triomphe d’un libre amour.

Que s’est-il passé pour qu’au long des siècles la contemplation de la mort se soit substituée à la contemplation de la vie et pour qu’au mur de nos chambres un gibet noir ait remplacé l’arbre de gloire ?

Au détour d’un chemin de campagne, je voyais l’autre jour, dressé sur le ciel, un cadavre superbe. Cloué à deux poutres, le supplicié semblait encore chaud, la bouche ouverte et le regard éteint.

Croix plantée il y a cinquante ans, à l’occasion d’une mission. Je n’oublie pas les larmes de compassion que ce spectacle a pu faire naître, l’obscure et déchirante méditation qu’il a nourrie au fond des cœurs.

Mais est-ce cela, la Bonne Nouvelle ? Les Évangiles s’achèvent-ils sur ce mutisme abrupt, cette vision horrible d’un corps sans âme qui n’attend plus que l’ultime charité d’un linceul ?

La croix n’est adorable que dans la lumière de Pâques. Dans les ténèbres du Calvaire, elle est l’instrument de Satan. Au soir du Vendredi Saint, elle marque la défaite de Dieu et scelle le malheur de l’homme.

C’est le signe infamant, chiffre de la dérision suprême, que le Christ convertit trois jours plus tard en un symbole de délivrance.

O bois précieux, combien salutaire, mais dans la mesure où il est un étendard, comme le chante au VIe siècle Fortunat :

« L’étendard du roi s’avance
Le mystère de la croix resplendit,
Où la Vie a subi la mort
Et par sa mort a rendu la vie. »

[PhotoCC]