L’Art spirituel du Graal

Par la Connaissance j’attire Dieu en moi, par l’Amour j’entre en Dieu.

Maître Eckhart

Le cœur est fait de profondeur, de noblesse et de puissances spirituelles dont les infinités surnaturelles ont toutes les complaisances de l’Amour divin. Le Cœur constitue la pure Personnalité qui ne meurt pas1; il se nourrit de Feu et de Lumière, de sang surnaturel dont la source est en Dieu et dont le Christ est à la fois la substance et l’artère.

Mais comment vivre de ce Feu et de cette Lumière surnaturelle? Comment par cette nourriture laisser la Personnalité Connaissante de Dieu, s’identifier à la Personnalité Connaissante de l’homme?2

La réponse est dans les Evangiles, elle est aussi inscrite dans la Queste du Saint Graal qui est cet effort de poursuite ardente dans les chemins et sentes de la vie profonde, tel un noble voyageur à la recherche d’un trésor, mais ici d’un trésor spirituel: le Saint Graal qui contient le sang du Dieu Vivant.

C’est une œuvre puissante et de longue haleine où nous ne sommes pas seuls, car les hiérarchies spirituelles s’intéressent à notre geste; il y faut une foi ferme, une humilité compréhensive d’univers réel, et du courage spirituel, car l’abandon nécessaire du monde sensible effraye et jette dans la solitude.

Nos passions qu’il faut délaisser, n’ayant plus de satisfaction, languissent et pleurent. Et le mental, quittant les images sensibles au milieu desquels il jouait éperdument, s’aventure en un lieu où plus rien des sensations et des couleurs n’entretient la sensualité.

La tentation est grande de revenir à nos sens; ils touchent, ils goûtent, ils voient, ils entendent ils étreignent. Afin de les purifier, les dépouiller de leur inhérent égoïsme, recevons leur message en profondeur, bruit feutré de vie, rythmes, idées retournant au cœur d’où toutes choses viennent, tiennent leur substance; creusons les jusqu’à leur source, jusqu’à leur racine profonde, autour du moi-Personne.

C’est à l’occasion de cette queste interne des sens, des idées dépouillées de leur psychèmes, ramenées à leur principe, que le Saint Graal apparaît par éclair, comme le rais d’un diamant, qu’allume la lumière plus profonde de l’Essence divine.

Pour nous aider à traverser la nuit des premiers pas de la Queste, à percer les nuages noirs qui nous enveloppent, recevons l’Eucharistie qui éclaire, guide, illumine, rassure, fortifie, écarte la vacuité désespérante, tandis que l’image du Christ en croix demeure dans notre esprit sur le seuil du Surnaturel, comme un portail mystérieux où les secrets de la souffrance qui délivre et qui ouvre, sont cachés dans chaque plaie du Verbe crucifié.

Mais ici, devant cette Croix dont les proportions grandissent dans la mesure de notre Connaissance, nous expérimentons l’existence de deux mondes bien différents, celui de l’Esprit et celui de la Terre. Le premier est le monde des axiomes, des énergies célestes, le second le monde des passions inférieures.

C’est à leur point de séparation, que se livrent de rudes combats. Le libre arbitre est tiraillé entre les deux régimes; l’un obéissant à la pensée pure, l’autre à l’égoïsme, à la matière.

La raison reflète alternativement ces deux lois; l’âme se sent déchirée quand elle obéit au régime terrestre, tandis que le principe angélique brise les esclavages des déterminismes mentaux.

La connaissance de ces deux régimes est une expérience crucifiante. Pour être sûr d’en triompher, il faut nous approcher de la Croix du Verbe fait chair, pénétrer dans l’âme vitale du Christ par ses blessures sacrées; aussitôt nos sens se dématérialiseront, nos pensées se libèreront de l’empire terrestre. Une force profonde, Soleil d’une blancheur incomparable, se lève au fond de nous- mêmes, Soleil d’unité auquel se soumettent spontanément toutes nos facultés intimes, par lequel s’expérimente une ligature céleste.

Sous l’écroulement de vagues de lumière, nos puissances d’âme sont surélevées surnaturellement au-dessus d’elles-mêmes en une grandeur qui appartient au Christ.

C’est à ce niveau de vie que commence à se découvrir le Royaume de Dieu, ô surnaturel panorama de lumières! ô élévation de notre intelligence! Ô Connaissance infinie révélée par l’action du Verbe!

Contemplons cette suprême intellection; elle surgit du plus profond de l’âme comme une mer d’idées vivantes, flots d’intellectualité qui déferlent amoureusement jusqu’aux perceptions élémentaires de nos sens3.

Au seuil de la conscience, nos images sensuelles tendent un lourd voile opaque, tandis qu’intérieurement, l’Idée pure, le Saint Graal fait apparaître son œuvre créatrice et conservatrice de notre être, mesurant harmonieusement selon un nombre vivant, le rythme des idées, voire le rytme de notre cœur physique. Contemplons dans un silence vivant ce Verbe-Idée, recteur du monde, qui gouverne depuis l’électron jusqu’aux galaxies, depuis le ciron jusqu’aux archanges; ce Verbe créateur de nous-mêmes, ami de notre personne, qui s’est fait chair pour être plus près de nous encore et a réalisé et réalise toujours la conjonction du Cœur de Dieu et du Cœur de l’Homme.

Mais, s’il est possible d’aspirer à une aussi haute station aussi révélatrice, il est difficile d’y demeurer; l’aide que nous apportent dans cette œuvre les hiérarchies célestes n’y suffit pas: le Verbe doit nous prendre par la main.

Afin de ne point retomber sur nous-mêmes, nous reviendrons au pied de la Croix; de là, nous suivrons le flot de douleurs qui des sens va au Cœur Sacré de l’Homme-Dieu.

O Queste rouge, qui nous mène devant l’arche divine, l’urne sacrée du Cœur Vivant à jamais; Rose rouge aux pétales sanglants qui éclaire triomphalement chaque épisode de la Passion éternelle et déverse sur nous une énergie purificatrice de centrement, qui creuse en notre être profond, la coupe du Saint Graal!

En ce Vase céleste s’épand le mouvement de la Vie éternelle qui est le Sang divin. Ce Sang nous nourrit, nous transplante en vie éternelle.

L’Idée pure, essence seigneuriale, devient éclatante, s’affirme en dehors de toutes formes; alors s’accomplit l’universalisation de l’homme entier et la joie rayonne à travers l’animation surnaturelle des sens à la clarté des pensées angéliques qu’enrobent de chauds et subtils sentiments.

Ce Sang pénètre, englobe et absorbe tous les éléments constitutifs de notre organisme spirituel. C’est ainsi que notre raison, nos sentiments, nos actions en sont imprégnés, imbibés.

Notre Esprit, sous l’action vivante du Sang, voit s’accomplir d’une manière infinie les Idées-Principes du Verbe: Unité, Amour, Rédemption, Connaissance Vivante.

Nous sommes dès lors unis au Saint Graal, au Cœur de Dieu et, recueillis dans l’Axe sacré de la Croix, nous partageons et portons avec le Christ le poids de la Rédemption Universelle.

Alors le Cœur, transporté et enflammé comme le feu à travers la flamme, l’homme élu du Saint Graal, participe à la Divinité, tandis que cette dernière fond sur lui en l’identifiant par Amour à elle-même.


Notes

  1. Les théologiens l’appellent : Lumière divine, Apex ; les musulmans : Qalb ou Ruh ; les hindous : Atma.
  2. La Connaissance pure est une essence absolue dont le mystère est amour et identification ; c’est la Nature divine des théologiens ; la Gottheit de Maitre Eckhart; l’Urgrund de Jacob Boehme. La Connaissance pure est une expérience unique, qu’il est difficile d’exprimer en termes formels. Ce qu’en écrivent les véritables Connaisseurs est toujours exprimé en un système inadapté qui les fait souvent accuser de panthéisme. Si la Connaissance métaphysique a un sens, elle indique un dépassement de la réflexion; elle suppose une référence à un donné qui n’est plus l’objet habituel de la Raison, et ainsi désigne un certain mode d’existence qui échappe à la perception et à l’action purement terrestre. La Connaissance pure ou métaphysique vivante expérimente comme une rupture radicale avec le monde de la perception, pour rechercher et découvrir un contact avec ! L’Absolu.
  3. « La plénitude de la vie divine est comme une lumière et comme une immense et lente pulsation. » Ruysbroeck l’Admirable (trad. cil.).

Crédit photo : iStock

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