La Création d'Adam de Michel-Ange
Michel-Ange, La Création d'Adam, 1508-1512, fresque, Chapelle Sixtine, Rome (Vatican)

Les mains de Dieu

Quelqu’un m’a posé la question : parler des « mains de Dieu », des « yeux de Dieu », n’est-ce pas user d’un langage naïvement anthropomorphique, indigne de la grandeur que l’on prétend célébrer ?

Objection justifiée : nous ramenons ainsi Dieu à nous. Mais hors ces images charnelles, que nous reste-t-il ? Des concepts abstraits qui mettent en fuite tout le monde, sauf les philosophes. Remplit-on une église avec des philosophes ? Et ceux-là même nous feront observer que leurs sévères concepts entachent déjà Dieu d’humanité ; que de toute façon une « essence » qui déborde ainsi nos perceptions ne peut être désignée que par des mots négatifs qui clament autant sa grandeur que notre impuissance à la saisir : l’infinité, l’inaccessibilité, l’inconnaissance, l’immensité. C’est ce que les anciens appelaient le langage apophatique, destiné à voiler d’ombres son sujet : tout ce que nous pouvons savoir, c’est que nous ne pouvons rien savoir.

Qu’advient-il alors du Dieu qui délivre, parle et s’incarne ? Outre que sa grandeur ne se laisse guère entrevoir en des mots si négatifs, il nous a donner à contempler moins cette grandeur que son amour. Or, l’amour met-il entre lui et nous la cécité, la surdité, les balbutiements et autres impotences que Jésus a toujours guéries chez ceux qui en étaient affligés ? Nous ne pouvons aimer l’amour sans les mots qui nous le rendent sensible. Laissons donc à Dieu des mains pour enlacer les nôtres, des yeux pour nous contempler, un sein pour nous porter, des lèvres pour nous sourire et nous parler, un corps enfin pour s’exposer aux périls de la charité, et qui sont les coups, les blessures et la mort. La Bible tout entière, bien avant les hardiesses de l’incarnation, puise libéralement dans le matériel humain. Langage archaïque ? Non, langage d’amour : tous ces symboles expriment l’élan d’une pitié sans bornes, et ce Dieu à qui je prête souffle et bouche m’annonce que je ne suis pas seul, perdu dans les vertige étoilé de la création. Adam, au paradis, n’est pas perdu puisqu’il est fondé par Dieu et somptueusement établi. Il n’est pas seul, puisque la femme, aussi bien que Dieu, lui fait face avec sa séduction, sa résistance, son art d’être un autre, c’est-à-dire d’étonner. Il vérifie le bonheur de n’être pas que lui et de n’être lui que sous le regard d’autrui : considéré, reçu, transformé dans l’effort même qu’il fait pour le saisir et dans la certitude qu’il ne peut plus s’en passer.

Merveille que ce langage sensible qui formule les manques et suscite le désir. Dès lors, tout visage humain devient le symbole de Dieu et nous porte au seuil d’une sorte d’infini. L’idée de Dieu ne se cherche plus dans la contemplation solitaire et cérébrale de l’« être ». Elle surgit dans l’accident de toute rencontre, dès que paraît quelqu’un, avec ses mains, sa face et ses yeux. Dans l’Évangile il y a plus hardi que la hardiesse de l’incarnation : c’est d’avoir dit que le plus lamentable des hommes, celui qui ne suggère en rien la beauté divine et offre à peine la qualité d’un homme, celui-là est le Christ1.

Gardons-les donc ces signes de notre naïveté que sont de tels symboles : ils disent Dieu à travers nous et qui nous sommes à travers Dieu.

  1. Matthieu 25.