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Relire Lumen Gentium

Lumen Gentium sont les premiers mots de la Constitution dogmatique sur l’Église. Je ne souhaite pas détailler ici les péripéties qui jalonnent la genèse et la maturation de ce texte, mais il me semble utile d’insister sur l’extraordinaire nouveauté de ce regard de l’Église sur elle-même en pointant le fait que la structure finalement adoptée ne fut pas celle initialement prévue. Le premier schéma proposé commençait par développer la doctrine sur la hiérarchie pour parler ensuite des fidèles. Il fut bouleversé de fond en comble car la structure actuelle commence d’abord par enraciner en Dieu le mystère de l’Église, parle ensuite de l’Église comme peuple de Dieu et seulement après aborde la question de la hiérarchie. Ce détail à lui seul révèle déjà que l’on est passé d’une vision pyramidale de l’Église à une vision que l’on pourrait comparer à un grand cercle avec la hiérarchie rassemblant les différents éléments du cercle pour les unir autour du centre : le Christ.

Un texte très christologique

D’emblée, l’Église est située dans la lumière de son origine divine. Contrairement à ce que l’on pourrait croire avant la lecture du texte, les premiers mots n’affirment pas que l’Église est la lumière des nations (« Lumen Gentium ») mais bien que le Christ est cette lumière. L’Église œuvre du Père, fondée par Jésus-Christ et sanctifiée par l’Esprit apparaît comme un peuple qui tire son unité de l’Unité du Père, du Fils et de l’Esprit. Ce caractère christologique se retrouve continuellement au fil du texte. Nous en relèverons quelques autres exemples au passage ci-dessous.

Une Église qui regarde au-delà d’elle même

En effet, l’Église est mise en perspective sur un horizon qui dépasse ses propres frontières : celui du Royaume de Dieu. Car l’Église ne se confond pas avec le Royaume. C’est devenu d’autant plus évident en ces temps où l’Église est appelée à se resituer dans une société résolument pluraliste. Mais sa mission et son mystère sont bien d’œuvrer à la croissance de la semence de ce Royaume d’Amour que le Verbe Incarné est venu planter en notre terre par sa parole et par ses actes. C’est l’humanité entière qui est concernée par l’avènement du Règne de Dieu.

L’Église n’a donc pas comme finalité sa propre réalité mais elle est au service d’une réalité qui la dépasse elle-même : elle est présentée comme signe et moyen (c’est-à-dire sacrement) de l’Union à Dieu et de l’unité de tout le genre humain. Cette unité dans le Christ est rendue d’autant plus urgente en ces temps où tous les processus humains deviennent planétaires (voir §1).

L’Église, peuple de Dieu

La notion de peuple de Dieu est désormais celle mise en avant pour exprimer ce qu’est l’Église. En cela, le Concile renouait avec le sens étymologique du mot « Église » (ecclesia voulant dire « assemblée convoquée ») et avec sa préfiguration vétéro-testamentaire. En effet, le peuple de Dieu est le peuple de la Nouvelle Alliance préparé par toute l’éducation du peuple d’Israël au cours de l’histoire (Jér. 31,31-34) (§9). Son chef fondateur, le Christ appelle tous les hommes à entrer dans son Alliance.

La condition de ce peuple, c’est la dignité de fils de Dieu. Sa loi, c’est d’aimer comme le Christ a aimé. Sa destinée, c’est l’accomplissement du Royaume de Dieu.

Ce peuple est caractérisé par un sacerdoce commun qui est celui du Christ lui-même (§10, 11, 12). Il se manifeste dans les sacrements et aussi par l’exercice du sens de la foi.

L’Église est caractérisée également par sa catholicité ou universalité (§13). Elle est présente à tous les peuples de la terre, de tous les temps et de tous les lieux. Son rôle n’est pas de s’imposer de l’extérieur mais de valoriser, de promouvoir tout ce qu’il y a de bon dans les cultures et formes de vie de l’humanité.

Il s’agit donc d’un véritable échange mutuel universel et d’un effort commun vers la plénitude.

Des laïcs et des clercs

C’est dans le regard renouvelé porté sur les laïcs ainsi que sur leurs rapports à la hiérarchie que se situe l’une des avancées les plus fondamentales à l’actif du Concile. Et sa nouveauté est encore loin d’être complètement déployée dans le concret de la vie ecclésiale plus de trente ans après sa publication. L’Église, ici, renoue avec des grandes institutions qui furent celles des premiers temps.

D’abord en ce qui concerne la hiérarchie, le texte recentre la question sur le ministère-clé depuis les débuts : l’Épiscopat. Il rappelle avec insistance que le pouvoir épiscopal est un service pour tout le peuple. Cela vaut pour tous les ministères comme le dit bien l’étymologie du mot qui veut dire service.

Les évêques, successeurs des Apôtres et continuateurs de leur mission sont envoyés par le Christ lui-même pour répandre la grâce du Salut sur tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux. Leur mission est la sanctification du peuple par la prédication de l’Évangile en paroles et en actes. Cet enracinement christologique est pleinement manifesté par la dimension sacramentelle de l’épiscopat.

Pour ce qui est des laïcs, nous retrouvons cette même insistance sur l’enracinement christologique de leur mission. Les laïcs participent pleinement à la mission salutaire que le Christ a confiée à son Église entière. La spécificité des laïcs, par rapport aux clercs ne réside pas dans la fonction qu’ils remplissent. En effet, par leur baptême, tous ont reçu la triple fonction prophétique, royale et sacerdotale du Christ. La spécificité des laïcs est d’exercer cette fonction dans le monde. Imprégner toutes les structures du monde de ce message prophétique du Christ qui annonce le Règne qui vient, travailler dans le concret des situations au progrès de ce règne d’amour, de justice et de paix, faire de toute leur vie une offrande spirituelle en union avec celle du Christ, telles sont les tâches auxquelles sont appelés les laïcs. Clercs et laïcs sont donc unis par des liens de service mutuel et de soutien mutuel dans la prière. Ils sont marqués par une même dignité, celle des fils de Dieu, comblés de l’Esprit Saint et sauvés par une même foi. Tous sont appelés à la sainteté.

L’Église du ciel et de la terre

Christ, le seul saint, appelle tous les hommes à la sainteté. Mais le monde gémit dans les douleurs de l’enfantement et l’Église de la terre pérégrine à travers les siècles vers la Jérusalem Céleste où s’accomplira le Royaume. Et pourtant cette cité céleste commence dès ici-bas car le Christ est ressuscité et nous attendons sa réalisation plénière dans la joie et l’espérance. Ce caractère eschatologique de l’Église, les religieux sont appelés à le manifester plus explicitement par leur plus grande liberté à l’égard des charges terrestres. L’espérance de l’Église est nourrie par la communion avec ceux qui goûtent déjà le bonheur de l’union plénière à Dieu. Comme première des rachetées, Marie apparaît comme la figure éclatante de l’Église épouse du Christ, unie à lui dans la gloire éternelle du Père. Et ce merveilleux chapitre VIII qui contient parmi les plus belles pages qu’on ait écrites sur Marie est un des coups de génie du Concile. Comment mieux exprimer la fonction maternelle de l’Église qui est de mettre au monde le Christ pour les hommes et les femmes de notre temps ? Comment mieux exprimer la nature virginale de l’Église en ce qu’elle donne sa Foi au Christ son époux et qu’elle dans l’espérance et la charité la pureté de cette foi ? Marie servante du Seigneur, qui, par sa foi et son obéissance participe à la mission salutaire du Christ nous conduit vers son Fils par son lumineux exemple.


Photo : Basilique Notre-Dame de Montaigu (Collection de la Fraternité).

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