Aller à la barre d’outils

Le symbolisme de la Croix

Le mystère de la Rédemption est généralement présenté de la manière suivante : l’homme déchu de l’Etat primordial et devenu esclave de Satan par le péché est « racheté » – à la manière d’un esclave que l’on rachète – par le sang du Christ, sorte de rançon payée au diable. Cette conception juridique, accessible à la mentalité « moraliste » de la moyenne de l’humanité, n’en laisse pas moins de côté certains aspects beaucoup plus profonds du Mystère. Il importe donc, sans la renier, de dépasser nettement cette conception en exposant certains aspects essentiels du symbolisme de la Croix, et notamment le plus profond de tous, à savoir sa signification métaphysique.

Nous avons déjà eu l’occasion de parler de la verticale et du plan horizontal de manière à distinguer nettement deux ordres ou deux domaines profondément différents : le monde créé et le monde spirituel. Le monde créé – ou naturel – considéré soit dans son ensemble, soit dans un de ses états particuliers comme l’état humain, par exemple, est tout naturellement représenté par le plan horizontal où se déploient toutes les possibilités du monde ou d’un monde, tandis que le « monde spirituel » – surnaturel ou métaphysique – se situe sur la verticale, le point de rencontre de la verticale et du plan horizontal étant finalement le « centre » d’un monde ou d’un état – le Cosmos – par où s’établit la communication entre ce domaine de la manifestation et le « monde spirituel ». On conçoit aussitôt que la spiritualité n’a rien à voir avec le déploiement des réalités terrestres, qui se situe en quelque sorte sur la circonférence de la « Roue cosmique », mais elle est au contraire un « retour au centre », suivant les rayons de la roue, donc une véritable « concentration » en un point unique, d’où le symbolisme de la « Porte étroite » que l’on trouve dans l’Evangile (Mt. 7, 13- 14), ou encore le symbolisme du Cœur, qui, loin d’être le siège du sentiment comme le croient volontiers les modernes, est le lieu de la manifestation du Principe Suprême, du Verbe, de l’Intellect ou du Saint-Esprit.[1]

Mais il importe d’ajouter aussitôt que ce « retour au Centre » ne peut nullement se produire sur l’initiative de la « circonférence : il faut en quelque sorte que le Centre « rayonne » pour atteindre les points situés sur la circonférence afin de les ramener au Centre. Dans cette représentation, la « chute » correspond à l’éloignement du Centre, à la rupture de l’Unité et de l’Harmonie avec le Centre et à la dispersion de la multiplicité sur la circonférence. Sans doute importe-t-il de noter qu’au regard de l’Unité cette dispersion est tout illusoire et que la « multiplicité unifiée » n’en subsiste pas moins au sein de l’Unité ab aeterno et in actu[2], mais pour les individualités humaines dispersées sur la circonférence, l’illusion et toutes ses conséquences demeurent tant que la Lumière du Verbe-Intellect ne vient pas dissiper les « ténèbres existentielles ». Quant à la Rédemption, elle est évidemment, dans son aspect essentiel, le « Retour au Centre » et à l’Unité principielle.

Cette fonction à la fois « rayonnante », « unifiante », « attractive » et « hiérarchisante » du Centre à l’égard de la circonférence apparaît dans de nombreux textes scripturaires, dont nous citerons les principaux : « Et moi quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jean 12, 32) ; « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jean 6, 44) ; Caïphe prophétise que Jésus devait mourir « afin de réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont dispersés » (Jean 11, 52). Il faudrait enfin citer toute l’Épître aux Éphésiens où l’on voit le dessein divin de « réunir toutes choses en Jésus-Christ » (1, 10) ; « C’est en lui que tout l’édifice bien ordonné s’élève » (2, 21), « De sorte que, étant enracinés et fondés dans la charité, vous deveniez capables de comprendre avec tous les saints quelle est la largeur et la longueur, la profondeur et la hauteur, et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu » (3, 17-19).

Ce texte capital résume en quelques lignes tout le symbolisme de la Croix, dont nous allons maintenant reprendre l’explication.

Nous avons parlé du Centre qui « rayonne » vers la circonférence et qui ramène celle-ci à l’Unité principielle ; nous avons envisagé également un double « mouvement », un mouvement de « chute » ou d’éloignement du Centre et un mouvement inverse de « Rédemption » ou du retour au Centre. Il importe essentiellement de bien comprendre que ce double mouvement (analogue aux deux phases de la respiration ou aux pulsations du cœur est essentiellement intemporel et, d’une façon générale, en dehors de toutes les conditions d’existence quelles qu’elles soient, c’est-à-dire qu’il ne s’effectue pas sur la circonférence comme telle. La « chute » de l’homme et la « Rédemption » s’accomplissent le long des rayons de la roue[3], de sorte que la « Rédemption » n’agit pas sur la circonférence comme telle, ce qui est nettement indiqué par la parole évangélique : « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (cf. aussi Luc 17, 20). Ceci explique le caractère « extra-social » et pour ainsi dire « non humain » du christianisme : la fonction essentielle de la « Rédemption » est, répétons-le, non pas je ne sais quelle « amélioration » de la circonférence comme telle, mais le retour au Centre des points dispersés sur la circonférence, et cela le long des rayons, d’où le rôle et la signification de la Croix. « Porter sa croix » ne signifie donc pas, d’un point de vue métaphysique, supporter les épreuves de la vie, ce qui ne dépasse guère le point de vue « moral » ou « psychologique » et se situe encore sur la circonférence ; « porter sa Croix » signifie « tracer la Croix à l’intérieur du cercle », afin de tout ramener au Centre.

Ce rôle « unificateur » de la Croix apparaît nettement dans les symboles de la Rose-Croix, du nimbe crucifère, ou encore de la Rose gothique ; la « Rose mystique » représente alors la circonférence ramenée au Centre par l’action unifiante du Verbe-Rédempteur ou de l’Esprit-Vivifiant. C’est encore la « multiplicité unifiée » et hiérarchisée, l’Epouse mystique, la Sainte Plèbe de Dieu, le véritable Israël selon l’Esprit, l’Eglise et la Vierge, si bien que le symbole de la Rose-Croix contient à lui tout seul tout ce que nous dirons par ailleurs du Mysterium magnum et du Mysterium Caritatis.

Notes :

  1. Voir les articles consacrés au cœur, siège de l’intellect, par René GUÉNON, dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée.
  2. De toute éternité et en acte.
  3. Il existe également une « chute verticale » le long de l’axe vertical (la chute des Anges) et une « ascension verticale », qui concernent alors, non plus un seul plan du degré d’existence, mais tous les états de l’Etre.

Crédit photoCreative Common

Laisser un commentaire