Marie et le Graal

La demoiselle qui jamais ne faillit
lundi 1er février 2010
par Bohort
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Rossetti, Dante Gabriel, The Holy Grail En même temps que l’amour courtois fleurissait en Europe, il se dessinait un culte marial qui entretenait avec lui des liens subtils. Les chrétiens d’Orient avaient toujours révéré à des degrés divers, la Mère de Dieu, mais ce fut seulement lorsque les croisés rapportèrent de Terre sainte, à la fin du XIe siècle, des concepts qui renforcèrent cette dévotion que le culte de la Vierge Marie s’affirma vraiment en Occident. La vénération de la femme exaltée par les troubadours nouvellement apparus, encourageait les âmes pieuses à placer plus haut encore la Mère du Christ - si haut d’ailleurs que, dans certaines régions, son culte fit bientôt plus d’adeptes que celui de son Fils. Les sanctuaires se multipliaient dans toute l’Europe, et les grandes abbayes rivalisaient par la splendeur de leurs autels consacrés à la Vierge.

L’Angleterre prit vite la tête de cette compétition : sur son sol en effet, nul ne l’ignorait, Joseph d’Arimathie avait bâti la première église chrétienne que le Christ lui-même, apparu en vision, avait dédiée à sa Mère. Cette tradition est demeurée si vivace que l’Angleterre a conservé son nom de « Douaire de Marie ». Et l’intérêt que l’on portait au récit fondateur du Graal conduisit inévitablement à rapprocher l’histoire de Joseph apportant la coupe sacrée à Glastonbury et la dédicace de la première église à Marie.

Dans La Queste del Saint Graal, au moment où Galaad entre dans Sarras avec le Graal, on chante en la cathédrale la « messe de la glorieuse Mère de Dieu ». Perlesvaus et la Morte d’Arthur comportent des références précises à la « messe de Notre-Dame » célébrée au mystère du Graal. Perlesvaus qui fut probablement écrit à Glastonbury, précise même que la Vierge tenait le rôle de l’officiant et offrait son Fils en sacrifice divin. Plus loin, toujours dans ce texte, nous lisons : « Chaque jour nous devons servir dans la Très Sainte Chapelle où chaque jour le Très Saint Graal apparaissait, et où la Mère de Dieu demeurait du samedi au lundi, jour auquel le service prenait fin ».

L’existence d’un culte marial à Glastonbury ne peut donc être écartée. Le Tor qui domine la campagne environnante a de toute évidence des liens avec des activités religieuses antérieures au christianisme. On a émis l’hypothèse que ses pentes recelaient un labyrinthe initiatique ; en ce cas, il est plus que probable que l’initié, après être parvenu au cœur de ses lacis, buvait au vase sacré qu’il y découvrait. L’apparition des romans du Graal pouvait fort bien avoir ravivé le souvenir de ces rites qui s’ancraient dans le culte de la Terre Mère. Ceridwen, figure de la déesse mère galloise, était elle-même en possession, nous l’avons vu par ailleurs, d’un récipient magique, et elle avait un fils semi-divin, Taliesin. De même ne peut-on manquer de noter la similitude entre le mot gallois désignant le chaudron (pair) et la manière d’ortographier le nom de Marie (Mair). Le poète Dafyd Banfras, qui vécu pendant la période des romans du Graal, écrivait : « Christ mab Mair ma Pair pur vonhedd » (Christ, fils de Marie, mon chaudron de pur lignage).

Nous décelons ici un indice de l’assimilation de Marie au Graal. Dans les Litanies de Lorette, la Vierge est appelée

vas spirituale (vase spirituel)
vas honorabile (vase d’honneur)
vas insigne devotionis (vase d’insigne dévotion)

Marie, réceptacle dans lequel la divinité s’est manifestée. Devient un Graal vivant, elle renferme le sang et l’essence spirituelle du Christ. La litanie affirme encore l’image en qualifiant la Vierge de

causa nostrae laetitia (cause de notre joie)
foederis arca (arche d’Alliance)
turris Davidica (tour de David)
turris eburnea (tour d’ivoire)
domus aurea (maison d’or)
sedes sapientiae (siège de la sagesse)
speculum justitiae (miroir de la justice)
Regina prophetarum (reine des prophètes)

Car le Graal était lui aussi un vase spirituel et de dévotion, une cause de joie pour ceux qui étaient admis en sa présence, l’arche de la Nouvelle Alliance. De même l’associait-on à la maison d’or (le temple du Graal) et au siège (le Siège Périlleux) ; et dans Parzival il revêt une valeur prophétique par la vertu des messages inscrits sur ses flancs.


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