Dialogue sur la prière

mercredi 3 février 2010
par Eckhart
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« Il est grand le mystère de la foi ». L’Église le professe dans le Symbole des Apôtres et elle le célèbre dans la liturgie sacramentelle, afin que la vie des fidèles soit conformée au Christ dans l’Esprit Saint à la Gloire de Dieu le Père. Ce mystère exige donc que les fidèles y croient, le célèbrent et en vivent dans une relation vivante et personnelle avec le Dieu vivant et vrai. Cette relation est la prière.

Le Dialogue sur la Prière, texte généralement attribué au comte Pierre-Philippe de Rochenoires, est souvent utilisé dans le cadre de l’initiation des écuyers. Nous vous en proposons aujourd’hui une version légèrement expurgée.

Écuyer : Quelle est l’essence de la spiritualité ?

Gardien : C’est que l’âme devienne vierge pour que le Verbe puisse s’y incarner par l’opération Saint-Esprit.

Écuyer : Comment l’âme peut-elle devenir vierge ?

Gardien : C’est encore l’œuvre du Saint-Esprit.

Écuyer : Comment le Saint-Esprit peut-il accomplir cette œuvre dans l’âme non encore purifiée pour que son opération véritable, l’Incarnation du Verbe, puisse s’y réaliser ensuite ?

Gardien : Cette question est stupide. Il n’y a qu’une opération du Saint-Esprit, mais on peut dialectiquement distinguer deux aspects ou deux phases : une phase de purification et une phase de transfiguration, mais ces deux phases ne sont distinctes que par rapport à nous ; dans la réalité Une, le Verbe ne cesse de s’incarner en la Vierge, l’Intellect ne cesse de Transfigurer la Substance : Marie est immaculée dans sa Conception, sa Virginité est éternelle, son Assomption est hors du temps.

Écuyer : Mais encore, comment l’âme déchue de sa condition primordiale peut-elle recouvrer sa virginité intemporelle ?

Gardien : Il faut que l’âme échappe à l’illusion égocentrique ou « séparative ». L’ascétisme doit mortifier les passions ; la Foi ou la Gnose doit purifier son intelligence ; l’Espérance ou le souvenir de Dieu doit purifier sa mémoire ; la Charité et les Vertus spirituelles doivent purifier sa volonté. Tout cela est l’œuvre du Saint-Esprit.

Écuyer : Quel est le moyen de cette transfiguration ?

Gardien : La Prière. Selon l’enseignement de l’Apôtre, « Nul ne peut prononcer le Nom de Jésus, si ce n’est par l’Esprit-Saint » (1 Corinthiens 12, 3) ; « Nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intervient pour nous avec des cris inexprimables. Et Dieu, qui voit le fond des cœurs, connaît les intentions de l’Esprit : il sait qu’en intervenant pour les fidèles, l’Esprit veut ce que Dieu veut » (Romains 8, 26-27).

Écuyer : Comment devons-nous prier ? Comment l’Esprit prie-t-il en nous ?

Gardien : En prononçant en nous les noms de Jésus et de Marie. L’Esprit accomplit en nous le Mystère de l’Incarnation et de la Transfiguration, de la Purification et de l’Illumination. En disant « Marie » l’âme s’identifie à la substance primordiale toujours vierge ; en disant « Jésus », le Verbe-Intellect s’y incarne et la transfigure. Et tout cela est l’œuvre du Saint-Esprit.

Écuyer : Combien de temps devons-nous prier ?

Gardien : Selon l’enseignement de l’Apôtre, nous devons prier sans cesse : semper orare.

Écuyer : Comment peut-on prier sans cesse, et accomplir les actions de la vie quotidienne ?

Gardien : La Prière perpétuelle ne peut subsister en nous qu’à certaines conditions. Si ces conditions sont remplies, l’action comme telle est indifférente ; autrement dit l’âme en « état de prière », ou l’âme contemplative, est libérée de l’action.

Écuyer : Quelles sont ces conditions ?

Gardien : En premier lieu l’action doit être licite, car l’Invocation peut se superposer à un tel acte, mais non pas à un acte illicite ou vil.

Écuyer : La Prière articulée ne peut-être perpétuelle : il y a des pensées qui l’excluent. Comment concilier ces deux choses ?

Gardien : Si l’Invocation ne peut se superposer à toute pensée utile ou belle, elle peut néanmoins continuer à vibrer pendant toute pensée de ce genre, c’est-à-dire pendant toute articulation mentale ayant un caractère de nécessité ou de vertu ; dans ce cas, l’articulation mentale, bien qu’excluant celle du Nom, n’interrompt pas l’Invocation au nom de Dieu. A part la condition de nécessité, celle de vertu est essentielle, car, de même que l’Invocation ne peut se superposer à un acte illicite ou vil, de même le parfum du Nom ne peut subsister pendant une pensée contraire à l’humilité ou à la pauvreté (la non-prétention, la conscience de nos limites devant Dieu et le prochain), à la charité (l’altruisme, la conscience de l’indistinction entre le « moi » comme tel et « l’autre » comme tel), à la vérité ou à la sincérité (l’objectivité, la contemplation adéquate et désintéressée de la réalité) ; en outre, il va sans dire que la vibration du Nom en l’absence de son articulation présuppose d’une part l’habitude de l’Invocation, et d’autre part l’intention de continuer cette pratique en l’intensifiant ; c’est ainsi que le « passé » et « l’avenir », l’effectif et l’intentionnel, concourent à la présence inarticulée du Nom.

Écuyer : Quel est l’effet propre du Nom ?

Gardien : L’apaisement du mental : le corps est un tissu de sensations et d’instincts. Le moi est un tissu d’images et de désirs. Tout cela fait partie du courant des formes, qui n’est point notre véritable Soi [1]. Le Nom suprême est l’expression et le contenant de notre vrai Soi : il n’appartient pas au courant des formes ; en lui nous sommes Nous-mêmes. Il est la « Forme du Supra-Formel », la « Forme du Sans-Forme », la « Manifestation du Non-manifesté ». Shankara [2] dit : « Discerne l’éphémère du Réel, répète le saint Nom de Dieu, et apaise ainsi la pensée inquiète ».

Écuyer : L’effet du Nom est-il immédiat ou progressif ?

Gardien : Le mental de l’homme qui a été saisi par le Nom Suprême et dans lequel le Nom Suprême s’est fixé pour en devenir la seconde nature, est si différent du mental de l’homme ordinaire, encore complètement absorbé par le bruit terrestre, qu’un passage immédiat de l’un à l’autre serait comme un déchirement mortel. Aussi, puisqu’il ne peut y avoir un passage direct sans une grâce spéciale, qui n’est point dans le pouvoir de l’homme, il importe grandement que l’homme s’intègre dans les règles diverses de la Tradition ; maints chocs sont par là-même absorbés, maintes oppositions adoucies, et maints durcissements peu à peu dissous.


[1] Le Soi, est le Principe transcendant et permanent dont l’être manifesté, l’être humain par exemple, n’est qu’une modification transitoire et contingente qui n’affecte aucunement le Principe.

[2] (Çankara, Çankarâcârya), Maître Çankara, le plus célèbre instructeur (âcârya) de la doctrine védantique de la non-dualité (advaita) ; il a vécu dans l’Inde aux VIIIe-IXe siècles de notre ère.


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